Khaoula Lahjouji - Analyste Risque de Marché


En juillet 2021, London Fox a eu le plaisir de s'entretenir avec Khaoula Lahjouji, analyste Risque de Marché à la Société Générale CIB et basée à Paris.


1)    Bonjour Khaoula, peux-tu nous parler de ton parcours ? 
 
Bonjour ! Après le Bac, j’ai fait une classe préparatoire maths - physique en 2 ans. Suite à cela, j’ai décidé de poursuivre mes études à l’ISCAE, une école de commerce au Maroc. J’ai suivi le parcours Grande Ecole qui est assez généraliste et qui m’a ainsi permis d’acquérir des connaissances à la fois en finance de marché et en finance d’entreprise, mais aussi en management, en marketing etc. Lors de ma dernière année, en 2017, j’ai eu l’opportunité de faire un échange académique avec l’IESEG Lille. J’ai adoré étudier en France !
 
Pour valider mon Master, j’ai fait un stage de fin d’études en gestions des risques – ALM (Asset Liability Management) chez CACIB. C’est lors de ce stage que j’ai découvert davantage l’aspect finance de marché. J’ai adoré cette première expérience et j’ai voulu en apprendre davantage, c’est pourquoi j’ai décidé de poursuivre mes études pour me spécialiser. J’ai donc fait le Master 268 en Banque d’Investissement et Marchés à Dauphine. Etant donné que c’est un Master en alternance, j’ai pu continuer dans la même équipe de gestion des risques – ALM chez CACIB.
 
A la fin de mon alternance, j’ai eu une offre en CDI à la Société Générale CIB en tant qu’Analyste Risque de Marché. Cela fait maintenant 3 ans que je fais ce métier ! 
 
 
2)    Avant ta première expérience chez Crédit Agricole S.A., savais-tu ce que tu allais faire en tant qu’Analyste Risque de Marché ? 
 
Pas vraiment … J’avais quelques notions grâce aux cours que j’ai suivis à Dauphine, mais je n’avais pas pris conscience de l’enjeu qu’il y avait derrière. Pour moi, le vega, le delta etc, ce n’étaient que des définitions dans un livre. Je savais ce que c’était d’un point de vue théorique mais concrètement je ne comprenais pas vraiment à quoi cela pouvait bien servir. Quand j’ai commencé à réellement travailler dessus, cela a pris plus de sens. 
 
Ce que j’ai aimé dans les risques ALM, et ce qui m’a donné envie de poursuivre dans cette voie, c’est la diversité. Bien que les procédures soient très normées, il n’y a pas vraiment de routine. Dans mon poste actuel, les demandes changent tous les jours. Parfois elles viennent du régulateur, parfois du quant, parfois du trading etc. J’aime particulièrement travailler sur des sujets variés et avec plusieurs équipes car cela me permet de comprendre les choses dans leur globalité. Je pense que quand on ne sait pas vraiment ce qu’on veut faire dans sa carrière, un premier stage en risques, c’est un bon moyen d’y voir plus clair. En effet, à ce poste on est en contact avec presque toute la salle de marché (trading, quant, structuration, middle-office etc). On peut donc facilement discuter avec tout le monde et évaluer son appétence pour les différentes fonctions. En plus, c’est un excellent tremplin si on s’investit pleinement.
 
Pour résumer, je n’y connaissais pas grand-chose, mais je ne regrette absolument pas d’avoir fait un premier stage en risques, ni d’avoir continué dans cette voie ! 
 
 
3)    Quelles sont les différentes fonctions des risques ? 
 
Il faut savoir que le département des risques est très large et qu’il y a plusieurs domaines d’expertise.
 
Il y a d’abord la partie que l’on peut qualifier de « quantitative », c’est-à-dire les équipes « modèles » et les équipes « méthodologie ». En ce qui concerne les équipes « modèles », leurs missions principales sont l’élaboration de modèles de pricing, l’audit de ces modèles ainsi que leur validation pour s’assurer qu’ils sont conformes et fonctionnels. Pour les équipes « méthodologie », il s’agit de vérifier et de mettre en place de nouvelles méthodologies afin de mieux monitorer les risques. Ils ont également la charge de créer les limites pour les différents books de trading. En effet, un des points fondamentaux dans les risques, c’est que chaque trading desk a des limites en termes de grecques (vega, de gamma, vanna etc) et le département des risques est là pour vérifier qu’il n’y a pas de « breach » de limite (dépassement). 
 
Il y a également la partie « projets ». On est souvent amené à travailler avec ces équipes pour améliorer des méthodologies. Moi, c’est quelque chose qui me plaît beaucoup !  Par exemple, si le Front décide de traiter plus sur une activité et que ça génère un risque sur lequel on n’était pas forcément exposé avant, on va chercher à capter toute l’information pertinente pour le monitorer et l’implémenter dans nos processus. 
 
Et enfin, il y a la partie « certification ». C’est ce que je fais au quotidien. Je m’occupe principalement de la certification des chiffres. Chaque jour, le trader traite différents produits, se hedge, gère son portefeuille etc. Notre rôle le lendemain, c’est de regarder tous ses chiffres, ses expositions en grecques, son exposition en VaR (NDLR : La VaR, Value at Risk, matérialise la perte potentielle maximale de la banque dans des scenarii extrêmes), et en stress tests (NDLR : Les stress tests portent sur l’impact de variations extrêmes du marché sur la valeur d’un portefeuille)  afin de s’assurer que tout est conforme et qu’il n’y a pas de prise de risque qui serait préjudiciable pour la banque.
 
Pour les autres types de risques, ce sont d’autres équipes qui s’en chargent. Par exemple, le risque de liquidité est monitoré par l’équipe de gestions des risques ALM. 
 
 
4)    Quel est ta classe d’actif d’expertise ? 
 
Concrètement, je couvre le desk Trading Exotic Rates Europe. C’est-à-dire que je vais monitorer les risques sur ce desk en particulier et sur tous les produits qu’il traite. Ces produits peuvent être des obligations, des produits structurés, des repacks … On peut trouver des expositions aux taux interbancaires mais aussi aux CMS (Constant Maturity Swaps) par exemple, des swaptions, des quantos etc. Je n’ai pas d’Equity dans mon portefeuille, mais il peut arriver que pour son activité, le trading desk de taux exotiques soit exposé sur d’autres classes d’actifs comme du crédit, du FX etc et donc que je monitore les risques inhérents à ces actifs également.
 
Nous avons également une répartition que l’on appelle par « construction owner », c’est-à-dire en fonction de la sensibilité à un facteur de risque spécifique au trading desk que l’on suit.  Etant donné que je m’occupe des trading desks exotic rates, qui sont market maker sur la volatilité, je suis en quelque sorte « construction owner » de la volatilité de taux : cela signifie que je vais monitorer sur tous les trading desks régionaux la volatilité de taux (Amériques, Asie, les desks un peu hybrides etc). Bien entendu, je regarde également tout ce qui est volatilité de second ordre (vanna, vomma etc) pour savoir à combien on sera exposé en grecques (delta, vega, etc) dans différents scenarii de taux. 
 
 
5)    Peux-tu nous expliquer ce que tu fais au quotidien ? 
 
Bien sûr ! Sur la base de la liste des deals que le trading a passés la veille, je fais diverses vérifications. Je calcule les expositions du front selon les méthodologies risques. Parfois les résultats diffèrent car les méthodologies ne sont pas les mêmes. Par exemple, on ne projette parfois pas les variables de la même façon. Le trading va avoir une projection marché avec une matrice de vol énorme sur les taux tandis que ma matrice de vol (donnée par les risques) va contenir moins de données : les points de projection sont plus espacés. Tout cela peut parfois conduire à des résultats et analyses différents. 
 
Je fais également des certifications des stress tests qui répliquent une situation qui a déjà été vécue en finance ou qui couvrent des hypothèses de situations auquel peut être soumise la banque, comme par exemple la crise financière, afin de mesurer l’impact sur nos books et donc l’exposition de la banque, si un tel événement devait se reproduire. On peut également faire des stress tests supplémentaires à la demande du trading, en fonction de s’il anticipe un steepening ou un flattening de la courbe des taux un peu hors norme par exemple, afin de déterminer quelle serait son exposition réelle. Ainsi, parmi les stress tests que l’on fait tourner tous les jours, il y a à la fois des stress tests qui sont réglementaires (réglementation EBA (European Banking Authority) et des stress tests internes que nous avons ajouté pour mieux monitorer nos books. Après la covid-19, on a dû créer un nouveau scénario de stress test, car même en calibrant bien nos chocs, personne ne s’attendait à ce qui s’est passé sur les marchés. 
 
Chaque jour, je regarde quels sont les changements par rapport à la veille en termes de risque et j’essaie de trouver une explication à ces changements. Par exemple, si je remarque que le vega a un peu diminué, je vais me dire que c’est peut-être dû à un mouvement de volatilité ou de taux, ou simplement au fait que le trading a beaucoup traité la veille. Parfois l’explication n’est pas aussi évidente, et dans ce cas, je suis obligée d’investiguer un peu plus. Je parle donc avec les autres équipes, comme l’équipe « méthodologie » ou l’équipe « modèles » afin de trouver une explication plausible.  
 
Une fois que j’ai fait tous mes tests il y a toute une partie communication à faire. La communication sur les chiffres se fait de façon quotidienne grâce à nos systèmes internes et permet d’avoir une vision sur les expositions du trading mais aussi de la banque dans son ensemble. Lorsqu’il y a un breach de limite ou un désaccord concernant une méthodologie de calcul par exemple, nous communiquons directement avec les traders et les équipes quant pour trouver des solutions et faire de potentiels recalibrages. 
 
Comme je l’ai expliqué précédemment, je travaille pour le trading desk exotic rates Europe, cependant il y a quelques subtilités. Même si je monitore la plupart des métriques pour ce desk, il peut m’arriver de monitorer d’autres métriques en agrégeant tous les desk worldwide.
 
 
6)    Du fait de vos différences de méthodologies, es-tu parfois en désaccord avec le trading ? 
 
Oui exactement ! Parfois, ces différences de méthodologie peuvent causer des désaccords, notamment lors des dépassements de limite. Un jour, il y a eu un dépassement de limite sur un point de la matrice de volatilité pour lequel le trader ne pensait pas avoir d’exposition, mais comme je ne projette pas les sensibilités de la même façon que lui, un dépassement est ressorti dans mes systèmes. En général, il suffit simplement d’expliquer notre méthodologie et le trader va diminuer son exposition ou négocier une augmentation de ses limites. Pour demander une augmentation de limite, le trader doit justifier d’une liquidité suffisante ainsi que de conditions de marché favorables. En résumé, on veut juste s’assurer qu’il peut retomber sur ses pieds en cas de problème. Mais lorsqu’il y a un dépassement de limite ou une prise de position « risquée », une partie du PnL du trader doit être mis dans les réserves. Les réserves sont ensuite relâchées au fur et à mesure tous les mois si tout s’est bien passé en termes de risque. 
 

7)    Est-ce que tu considères ton métier comme un métier technique ? 
 
En effet, c’est un métier très technique. Au-delà de se contenter de mettre son tampon sur les chiffres, il est important de savoir les analyser.
 
Quand j’ai intégré cette équipe à la Société Générale CIB, j’étais désireuse d’en apprendre le plus possible ! Et c’est ce que j’ai fait ! J’ai posé énormément de questions à toutes les personnes avec qui j’ai été en contact afin de comprendre les choses en profondeur. C’est là que c’est vraiment devenu technique.
 
Pour être capable d’expliquer les chiffres et les variations d’un jour à l’autre, il est primordial de bien comprendre les différents produits, les grecques, les différentes méthodologies etc. Par exemple, pour améliorer une méthodologie, il faut être capable de la lire, comprendre son fonctionnement, regarder le book du trader, étudier l’état du marché, parfois même consulter des revues littéraires. Et finalement, il est important de parler avec les différentes équipes afin de bien comprendre les nuances et d’être en mesure de comprendre le problème dans son intégralité pour proposer la meilleure solution. Personnellement, je trouve que d’être capable de proposer une explication détaillée fait de toi un meilleur analyste et te fait gagner en crédibilité car cela prouve que tu maitrises vraiment ton sujet. 
 
 
8)    Quelles sont les questions-type que tu poses en entretien ?
 
Lorsque je fais passer des entretiens, je me concentre principalement sur le fit et j’essaye d’évaluer la motivation du candidat. Je considère que si l’étudiant est réellement motivé, alors il s’est documenté sur l’actualité des marchés et il possède un minimum de connaissances techniques (sur l’actif en question, sur les modèles de valorisation, les grecques etc…).
 
En général, je pose des questions sur les grecques car c’est une notion très importante qu’il faut maitriser pour travailler en risques. Il m’arrive également de demander à l’étudiant, si je te vends tel instruments (call, put, swap), à quels risques es-tu exposé ? A quoi suis-je exposée en tant que vendeur ? Acheteur ? Bien entendu, on ne s’attend pas à obtenir une réponse exhaustive. On veut juste s’assurer qu’il est capable de raisonner et qu’il a compris la logique qui s’applique. 
 
Certains de mes collègues montrent un payoff d’un instrument au candidat et lui demandent de le décomposer en options vanilles (calls, puts). Ils demandent aussi parfois de dessiner le payoff d’un instrument, un straddle par exemple, puis quels sont les risques auxquels on est exposé si on est long ou short etc. 
 
On peut également poser des questions plus spécifiques en fonction de la classe d’actif sur laquelle le candidat sera amené à travailler. Par exemple, s’il postule en Equity, on va lui demander quels sont les indices qu’il connait et s’il peut nous citer un événement récent qui a impacté ce marché. 
 
 
9)    As-tu des conseils pour les étudiants qui veulent s’orienter dans cette voie ? 
 
Je pense qu’il ne faut vraiment pas hésiter à parler aux gens, à être curieux et poser beaucoup de questions. 
 
En finance de marché (en finance d’entreprise, je ne sais pas si c’est autant le cas), on a la chance que tout soit documenté en interne et c’est une véritable mine d’or ! Malheureusement, c’est quelque chose que l’on ne fait pas souvent lorsqu’on est en stage ou en alternance et c’est dommage, mais consulter la documentation interne permet de comprendre en profondeur de nombreuses notions financières techniques.
 
C’est aussi très important de parler avec les autres membres de la banque. Il est vrai que lorsque tu es stagiaire, tu ne travailles pas sur les parties les plus glamours ou intéressantes du sujet. Sache que quand tu as une tâche que tu trouves un peu ingrate, une autre personne se sert de ton travail pour faire quelque chose de beaucoup plus intéressant avec. N’hésite pas à aller voir cette personne pour lui demander ce qu’elle en fait et comment elle l’utilise. Cela te permettra d’approfondir tes connaissances et de gagner en crédibilité face à cette personne (et tes futurs recruteurs). En effet, elle se dira qu’elle a en face d’elle un étudiant qui prend du recul sur son travail et qui s’intéresse à ce qu’il fait. C’est une très bonne chose !



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