Lundi 5 juillet 2021, London Fox a eu la chance de recevoir Cécile Kirsch, Senior Financial Auditor basée au Luxembourg au sein du cabinet Deloitte, pour un entretien dédié au métier d'auditeur pour des fonds d'investissements !
1) Bonjour Cécile, peux-tu nous parler de ton parcours ?
Bonjour ! J’ai obtenu un BAC ES, option mathématiques en 2010. J’ai ensuite intégré une faculté de lettres pendant 1 an pour étudier l’histoire de l’art, l’art plastique mais aussi la sociologie. J’ai finalement décidé de faire une école de commerce (Idrac Lyon) car je pensais que les débouchés me correspondraient davantage.
Durant mes études à l’Idrac, j’ai eu l’opportunité de faire un stage à Miami, en Floride, pendant 9 mois. Ce stage m’a permis d’améliorer mon anglais. En M1, je suis partie à Séoul, en Corée de Sud, faire un échange universitaire. J’ai beaucoup aimé cette expérience car j’ai pu me spécialiser davantage et suivre des cours de finance et de comptabilité. J’ai finalisé mes études avec un stage de 6 mois en tant qu’analyste trésorerie junior. Ce stage a été très formateur. J’avais notamment la charge d’examiner tous les processus de trésorerie afin d’émettre des recommandations, d’analyser et de gérer les risques de recouvrement et de crédit ainsi que de répondre aux besoins de gestion de la trésorerie pour les entités holding luxembourgeoises et les filiales européennes (cash pooling).
En 2016, j’ai finalement rejoint Deloitte Luxembourg. Après quelques années, j’ai été promue Senior Financial Auditor, et j’aime toujours autant mon métier !
2) En quoi consiste le métier d’auditeur pour des fonds d’investissements ?
En tant qu’auditrice, je dois revoir les états financiers des entreprises et m’assurer de leur véracité. Il est primordial que ces derniers reflètent la réalité financière de l’entreprise pour ne pas tromper les potentiels investisseurs. Pour ce faire, je regarde à la fois les données chiffrées, c’est-à-dire le bilan et le compte de résultat mais aussi les notes et les management reports des entreprises. L’audit est une activité encadrée par la loi, ce qui signifie que les procédures à suivre sont très réglementées.
On distingue deux types d’audit, l’audit légal (aussi appelé statutaire) et l’audit contractuel. L’audit statutaire est obligatoire pour toutes les entreprises qui dépassent un certain seuil de bilan, compte de résultat et de nombre d’employés. Les audits contractuels, quant à eux, ce sont les audits pour les fusions de plusieurs fonds par exemple. Dans le cadre d’une fusion, des auditeurs sont impliqués pour les deux parties, l’absorbant et l’absorbé et la procédure à suivre est spécifique à chaque partie. Il y a en général moins de contraintes pour l’absorbant. L’absorbé doit valider la NAV (Net Asset Value), c’est-à-dire la valeur des actifs à la date de la fusion, valider le ratio d’échange etc.
Dans tous les cas, il est important de faire cet audit en gardant à l’esprit la notion de seuil de matérialité. On ne va pas taper sur les doigts des entreprises parce qu’elles ont mal arrondi leur bilan ou leur compte de résultat !
3) Qu’est-ce que la notion de matérialité ?
La notion de matérialité est une notion clé qui est énoncée par la loi. En quelque sorte cette notion peut s’apparenter à une marge d’erreur qui est considérée comme acceptable pour une situation donnée. Au-delà de ce seuil, on considère que les erreurs comptables peuvent avoir un impact significatif sur la véracité des états financiers de l’entreprise.
Cette notion de matérialité diffère en fonction du type de fond que j’audite. Pour un fonds de Private Equity, la matérialité va par exemple être plus élevée tout comme pour les fonds d’œuvres d’art. En revanche pour des fonds qui investissent dans des obligations, la matérialité va se réduire car on estime que la marge d’erreur est moins importante. En effet, si ce sont des actifs dont la valeur est facilement vérifiable, par exemple comme des actions ou des obligations en tapant l’ISIN sur Bloomberg, on va considérer que le risque d’erreur est plus faible, c’est pourquoi le seuil de matérialité est plus bas.
4) Comment se déroule une mission d’audit statutaire ?
Pour auditer un fond, il faut premièrement être mandaté par la société de gestion. Ensuite, on constitue une équipe avec un expert-comptable, des managers, des seniors, des juniors et des stagiaires. La taille de l’équipe varie en fonction de la charge de travail sur chaque mission.
Donc pour revoir des états financiers, l’équipe constituée va faire un certain nombre de tests des postes du bilan et du compte de résultat. L’équipe va aussi faire le lien entre l’administration centrale et la société de gestion. La procédure à suivre est dictée par la loi, c’est ce qu’on appelle les normes ISA (International Standards on Auditing). Par exemple, la première procédure à suivre pour tous les audits, c’est de faire le planning de l’audit. Cette étape consiste à lister tous les risques potentiels de l’audit, comme par exemple le fait que les actifs soient mal évalués. Ensuite, pour chaque type de risque, les normes ISA définissent une procédure spécifique à mettre en place. Il y a par exemple des procédures dites substantives qui consistent à recalculer les montants de certains postes des états financiers. Il y a aussi des procédures de confirmation comme pour le cash. On fait une lettre à la société dépositaire en lui demandant de confirmer qu’elle détient bien tels actifs. Il y a également une norme ISA très important en période de pandémie car beaucoup d’entreprises risquent la liquidation, la norme « going concern ». Cette norme consiste à s’assurer de l’efficacité du plan de continuité des activités mis en place par l’entreprise afin d’évaluer sa capacité à réaliser ses objectifs de long terme.
Finalement, les auditeurs vont émettre une opinion d’audit qui sera signée par l’expert-comptable. Il existe quatre types d’opinions : sans réserve, avec réserve, défavorable et déni d’opinion. Par exemple dans le cas d’un déni d’opinion, on dit que l’auditeur n’a pas pu se prononcer parce que l’entreprise n’a pas mis à disposition les éléments nécessaires pour réaliser l’audit. L’opinion d’audit est très importante car lorsque les investisseurs comme les assets managers veulent investir dans un fonds, la première chose qu’ils regardent, c’est si la société a bien été auditée et quelle est l’opinion de cet audit.
5) Quels sont les différents types de fonds que tu audites ?
L’audit est, comme je vous l’ai expliqué, une activité régulée. Mais les fonds sont également soumis à une réglementation européenne appelée Directives OPCVM ou UCITS (Undertakings for Collective Investment in Transferable Securities Directives).
Ainsi, il est primordial de différencier les fonds dits UCITS et ceux dits alternatifs. En effet, tous deux répondent à des contraintes légales différentes en termes de structures, types d’investissements, de diversification, de ratio d’endettement ou encore risk management. En fonction du type de fonds, les états financiers ne vont pas être rédigés de la même manière et la méthode de valorisation va aussi varier. Les fonds UCITS sont soumis à une régulation plus importante, ainsi ils vont devoir divulguer beaucoup plus d’informations dans les notes notamment en ce qui concerne les produits dérivés.
J’ai eu l’occasion d’auditer un panel de fonds différents ayant des stratégies d’investissement très variées comme des fonds UCITS partie 1, des fonds UCITS partie 2, des SIF (Special Investment Fund) qui investissent principalement dans des Loans, un SIF qui investissait dans des œuvres d’arts, des sociétés de titrisation (SPV, Special Purpose Vehicule).
6) Qu’est-ce que l’administration centrale ?
Au Luxembourg, mais je pense que c’est la même chose en France, une société de gestion n’est pas tenue d’effectuer elle-même les tâches relatives à l’administration, la comptabilité et la tenue des registres des actionnaires. Elle peut les externaliser à l’administration centrale bien que cela ne soit pas obligatoire.
Le « Transfer Agent » fait partie de l’administration centrale et accepte les ordres de souscriptions et de rédemptions des investisseurs, enregistre les mouvements du registre des actionnaires, maintient le registre des actionnaires et peut également être en charge de l’AML (Anti-Money Laundering).
Durant le processus d’audit, on est amené à entrer en contact avec différentes parties dont la société de gestion mais aussi l’administration centrale qui s’occupe de toutes les fonctions de custody, transfert agent, accounting etc.
La custody, qui est la banque dépositaire, va détenir le registre des actifs, les comptes en banque et également la comptabilité. On a également une partie légale et administrative. Parfois tout ce qui est valorisation c’est la société de gestion qui le fait mais parfois c’est l’administration centrale qui s’en charge.
7) Existe-il des procédures particulières pour vérifier la provenance des fonds ?
Bien sûr ! Nous avons des procédures dites AML (Anti Money Laundering) qui sont très importantes et obligatoires pour tous les auditeurs et qui permettent de détecter des fraudes.
Concrètement comment ça se passe ? Le transfert agent de l’administration centrale s’assure qu’une politique AML est mise en place par les fonds d’investissements. Ensuite les auditeurs font des tests. Donc on prend le registre des investisseurs et on regarde le nombre d’investisseurs institutionnels, retail, de personnes blacklistées. Par exemple, en ce qui concerne les personnes blacklistées, on a des procédures spécifiques à suivre. On va essayer de déterminer qui se cache derrière l’investisseur ainsi que la provenance des fonds pour s’assurer qu’ils n’ont pas été versés par des personnes ou des sociétés écrans basées dans les îles Caïmans par exemple.
La lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme est d’ailleurs un sujet d’actualité. Des gros scandales de blanchiments d’argent ont été détectés via les procédures AML comme par exemple celui qui a entaché Swedbank en 2019.
8) Quelles sont les questions-type que tu poses en entretien ?
Les processus de recrutements sont très standardisés, donc les questions de « fit » sont assez classiques. En ce qui concerne les questions plus techniques, généralement je demande aux étudiants de décrire brièvement les postes d’un bilan et d’un compte de résultat. Bien souvent je pose aussi des questions assez larges sur la régulation comme par exemple quel est le régulateur luxembourgeois ? Quels sont les derniers IFRS qui ont été publiés et qu’est-ce que ça implique ? Enfin parfois il m’arrive de les interroger sur un mini cas. Une entreprise X veut provisionner un frais, comment doit-elle s’y prendre ?
9) As-tu des conseils pour les étudiants voulant s’orienter dans cette voie ?
Premièrement de bien se renseigner sur le cadre légal, les dernières mises à jour des IFRS etc. Finalement, l’audit est une activité très procédurière donc on est obligé de connaitre les réglementations et de connaitre les différents types de fonds qui existent et leurs particularités.
Il faut aussi s’intéresser à la comptabilité car c’est en quelque sorte le squelette de l’entreprise. S’il y a eu des erreurs de comptabilisation ou de nouvelles normes qui n’ont pas été prises en compte, cela peut entrainer des erreurs énormes. L’audit, c’est revoir les chiffres mais derrière ces chiffres il y a des méthodes de comptabilisation et des règles qui sont suivies : c’est donc très important d’y être familiarisé.
Enfin de ne pas compter ses heures ! L’audit fait partie des métiers où l’on travaille beaucoup et parfois à des horaires improbables comme en soirée ou le week-end, donc il faut en être conscient avant de se lancer dans cette voie.
Pour les étudiants désireux de faire du M&A ou de l’Asset Management, avoir une première expérience en audit est très valorisée car cela vous permet d’acquérir des compétences certaines, comme par exemple la lecture et l’interprétation des états financiers.
De plus, quand on rentre dans un Big 4, on nous propose généralement de faire des formations en parallèle. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai pu passer mon diplôme d’expertise comptable à Luxembourg.
Pour ne manquer aucun article de London Fox, inscris-toi à la
newsletter